Ce que le gaz et le fer ne feront pas seuls

La Mauritanie voit converger sur son sol, en une génération, des atouts inestimables : une côte atlantique, des ressources halieutiques, un sous-sol minier, du gaz, un potentiel solaire et éolien, une position entre le Maghreb, le Sahel et l’Afrique de l’Ouest. Cette concentration d’opportunités ouvre une séquence historique. Elle impose des choix.

L’histoire enseigne pourtant qu’aucun pays ne s’est construit sur ses seules ressources naturelles. Le pétrole, le fer ou le gaz remplissent les caisses de l’État ; ils ne bâtissent ni un État fort, ni une économie compétitive. Ces conquêtes relèvent d’un autre ordre : celui de l’État, du savoir et du temps long.

La Corée du Sud, ruinée par la guerre, sans pétrole ni minerais, s’est relevée par l’école, l’industrie et la constance. Singapour, privé d’eau et de terre, a misé sur la formation, le mérite et l’administration. Le Botswana a encadré ses diamants par une règle budgétaire stricte. Le Vietnam a combiné réforme agraire et ouverture au commerce. Les trajectoires diffèrent, mais la leçon demeure : la prospérité naît des institutions, non du sous-sol.

La première leçon est celle du capital humain. L’éducation est le premier investissement. Ce qui compte n’est pas le nombre d’années passées à l’école, mais ce que les élèves y apprennent réellement. Une école qui délivre des diplômes sans transmettre les valeurs morales d’équité et de civilité, le savoir-faire et les méthodes de raisonnement scientifique affaiblit l’administration, l’économie et la justice. Le déclin est silencieux : les classes restent ouvertes, les examens ont lieu, mais le niveau s’érode. Une génération plus tard, la productivité recule, l’innovation se raréfie et la dépendance aux compétences étrangères s’accroît.

La Mauritanie possède déjà des réussites, quoique partielles et marginales. L’École polytechnique, fondée sur deux années préparatoires exigeantes, forme des cadres de qualité. Ce modèle, repris par le Sénégal, doit être consolidé et étendu.

Or une économie moderne ne réclame pas seulement des ingénieurs. Elle a aussi besoin de techniciens, de contremaîtres et d’ouvriers qualifiés. Les écoles professionnelles sénégalaises et les filières BTS ont mieux répondu que nous aux besoins du projet gazier GTA. Elles ont formé des spécialistes de la maintenance, de la logistique et de l’énergie. La Mauritanie peut s’en inspirer.

Dans le même esprit, les mahadras portent une tradition de rigueur intellectuelle qu’il convient de moderniser sans l’affaiblir : les ouvrir aux sciences, aux langues et au numérique. Les classes d’excellence scientifiques, auxquelles devraient se greffer des filières littéraires exigeantes, doivent repérer les talents et les préparer aux responsabilités. Lorsque les professeurs manquent en mathématiques, en sciences ou en langues, il est sage de recruter temporairement des enseignants étrangers, le temps de former une relève nationale.

Mais le capital humain ne se limite pas à l’école. Il repose aussi sur la santé. Cuba, avec des moyens limités, a bâti un système fondé sur la prévention et les soins de proximité. La Mauritanie pourrait exiger des jeunes médecins un service d’un ou deux ans dans les zones rurales. Ils y assureraient les soins de base, la vaccination, le suivi maternel et infantile. Ils iraient vers les populations à moto, à bicyclette ou à dos d’âne. Ce serait le prolongement naturel d’une formation financée par la collectivité.

La santé passe également par le sport. L’école doit former le corps autant que l’esprit. La Jamaïque a fait des pistes d’athlétisme un équipement scolaire. Plusieurs pays voisins disposent de terrains de basket dans leurs collèges et lycées. La Mauritanie pourrait doter ses établissements d’infrastructures simples et faire du sport une pratique régulière.

La deuxième leçon est celle de l’agriculture. Joe Studwell a montré que l’industrialisation asiatique a commencé dans les campagnes. Le Japon, Taïwan, la Corée, la Chine et le Vietnam ont d’abord relevé la productivité agricole avant de soutenir l’industrie. Une agriculture plus productive augmente les revenus ruraux, réduit la pauvreté, renforce l’autosuffisance alimentaire et élargit le marché intérieur. Dans un pays où le monde rural demeure important, l’agriculture n’est pas un secteur résiduel : elle constitue l’un des fondements de l’avenir.

La troisième leçon est celle des institutions. Douglass North a montré qu’elles réduisent l’incertitude. Le capital s’engage lorsque les règles sont prévisibles, les contrats respectés et l’administration constante. Les ressources naturelles ne compensent pas la faiblesse institutionnelle ; elles l’aggravent souvent. Elles nourrissent la rente, retardent les réformes et affaiblissent la responsabilité publique. La malédiction des ressources est institutionnelle, non géologique.

La quatrième leçon est celle du mérite. Toute nation qui se développe finit par comprendre que le talent est sa ressource la plus rare. Lorsque les responsabilités reviennent aux plus compétents, l’État gagne en capacité. Lorsqu’elles obéissent à la faveur ou au clientélisme, les meilleurs s’exilent ou renoncent. La fuite des cerveaux commence avant le départ : elle commence lorsque le mérite ne permet plus d’avancer.

La cinquième leçon est celle des villes. L’urbanisation ne se confond pas avec le développement. Une ville crée de la richesse lorsqu’elle est organisée : transports, foncier, logements, écoles, espaces de production. À défaut, elle accumule congestion, habitat précaire et perte de productivité. L’urbanisme n’est pas une question d’esthétique ; c’est une politique de productivité. Dans Quand les cathédrales étaient blanches, Le Corbusier rappelle que la prospérité durable ne naît ni de l’imitation ni de la rente, mais d’une vision nationale capable de mettre la technique, l’urbanisme, l’éducation et l’organisation au service du bien commun.

Reste la question de la vision. Les pays qui réussissent ne transforment pas tout à la fois. Ils fixent quelques priorités et s’y tiennent. La continuité l’emporte sur l’annonce.

Cette exigence s’applique à la gestion des ressources naturelles plus qu’à tout autre domaine. Le fer mauritanien, par exemple, ne conservera sa place que s’il s’adapte aux exigences de l’acier bas carbone. Le projet Nour, actuellement à l’étude, est stratégique. S’il devait prendre du retard, Simandou modifierait durablement les conditions de la concurrence. Pour la SNIM, c’est une véritable course contre le temps.

Rien de cela ne sera possible sans un État capable de gouverner. Un pays miné par la corruption, l’impunité et le clientélisme compromet sa capacité de développement. Lorsqu’il est traversé par des tensions internes et confronté à un environnement régional incertain, la bonne gouvernance devient une condition de souveraineté.

La Mauritanie est à un point de bascule. Les revenus du gaz, des mines et de la pêche peuvent financer une transformation durable. Ils peuvent tout autant nourrir l’illusion de la richesse. Les ressources naturelles créent une opportunité ; elles ne créent jamais, à elles seules, le développement. La différence réside dans la qualité des institutions, la compétence des femmes et des hommes qui les servent et la constance des politiques publiques.

L’histoire offre les deux exemples. Certains pays ont transformé une rente éphémère en prospérité durable ; d’autres ont dissipé des richesses considérables sans parvenir à bâtir une économie solide. Le choix ne dépend ni de la géologie ni de la chance. Il dépend de la politique.

Les générations futures ne retiendront ni le prix du gaz, ni celui du fer, ni les volumes exportés au cours de cette décennie. Elles jugeront si cette génération de dirigeants a su transformer une rente passagère en puissance durable, convertir des ressources épuisables en capital humain, en institutions solides et en prospérité partagée. Car la véritable richesse d’une nation ne se mesure pas à ce qu’elle extrait de son sous-sol, mais à ce qu’elle construit pour les générations qui lui succéderont.

Mohamed El Mokhtar Sidi Haiba