Le gouvernement mauritanien entre l’ambition de la volonté et les défis de la gestion / Aly Ould Eleyouta

Depuis son accession aux rênes du pouvoir en Mauritanie, le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouaniil manifeste clairement qu’il portait une volonté de changement constructif, un changement souhaité par le peuple, exigé par la réalité et imposé par les enjeux de la politique internationale, régionale et nationale. Cela s’est manifesté, au moins à travers le discours officiel fondé sur l’affirmation constante d’une volonté de réforme globale, de construction d’un État de droit, d’ancrage des principes de justice sociale et de réalisation d’un développement économique durable capable de sortir le pays des cercles de la vulnérabilité. Cette orientation s’est accompagnée d’une forte présence des responsables gouvernementaux sur diverses tribunes officielles et médiatiques, où les engagements en faveur de la réforme, de la lutte contre la corruption, de la modernisation de l’administration et de l’amélioration des conditions de vie des citoyens ont été fréquemment réitérés, dans une rhétorique traduisant une ambition politique claire de changement et de reconstruction de la confiance entre l’État et la société.

Ce discours réformateur constitue l’expression officielle d’une vision politique globale que le président de la République a exposée à plusieurs reprises, notamment à Ouadane, à Djol et lors des commémorations de l’indépendance. Cette vision repose sur l’ouverture politique, la lutte contre la corruption, le renforcement de l’État de droit, la justice sociale et une économie productive. Sur le plan politique, l’accent a été mis sur la consolidation de la stabilité à travers le renforcement du dialogue, le respect des institutions et la construction de la confiance entre le pouvoir et la société. Effectivement, une ouverture envers l’ensemble du spectre politique a été observée, les rencontres entre le président et les dirigeants politiques se sont multipliées, et la concertation ainsi que le dialogue sont devenus des traits marquants de la gestion du dossier politique au niveau national. L’attachement au respect de la séparation des pouvoirs a été régulièrement affirmé, tandis que des orientations ont été données pour rapprocher le service public du citoyen, soutenir l’investissement, améliorer le climat des affaires et valoriser les ressources naturelles. Sur le plan social, les questions de la jeunesse, de la pauvreté, de la santé, de l’éducation, de l’emploi et de la protection sociale ont occupé une place centrale dans le discours officiel, étant considérées comme des priorités nationales n'acceptant ni report ni compromis.

Cependant, l’écart entre le discours et la pratique, entre la volonté affichée et les résultats tangibles, demeure l’une des problématiques majeures du paysage général. Les affirmations gouvernementales répétées — parfois étayées par des chiffres — concernant la réalisation d’avancées importantes dans plusieurs domaines ne correspondent pas toujours à un sentiment populaire équivalent quant à l’ampleur de ces réalisations. Dans ce contexte, un fossé manifeste se dessine entre le langage des déclarations officielles et l’expérience quotidienne du citoyen, alors que la bureaucratie administrative, la complexité des procédures, la faiblesse des performances institutionnelles, ainsi que les intérêts personnels et les calculs étroits, continuent de constituer de véritables obstacles empêchant le citoyen de bénéficier pleinement des richesses de son pays.

Socialement, les souffrances des catégories vulnérables persistent, que ce soit à travers l’insuffisance des services de santé, la fragilité de l’enseignement public ou la rareté des opportunités d’emploi, en particulier chez les jeunes. Économiquement, malgré les discours faisant état d’une amélioration de certains indicateurs macroéconomiques, l’impact sur le pouvoir d’achat des citoyens reste limité dans un contexte marqué par la hausse du coût de la vie, la faiblesse des revenus et l’élargissement des inégalités sociales. C’est ici que se manifeste la grande contradiction entre le discours des réalisations et la réalité des difficultés, entre le langage des chiffres officiels et la vie quotidienne.

Néanmoins, on ne peut nier que la période de gouvernance du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a connu des réalisations effectives dans plusieurs domaines, notamment en matière de sécurité, d’extension des programmes de protection sociale, de renforcement des filets de soutien aux groupes vulnérables, de lancement de projets importants dans les secteurs de l’agriculture, de l’énergie, de l’eau et des routes, ainsi que de développement de certaines infrastructures de base, sans oublier l’amélioration de l’image du pays à l’extérieur et le renforcement de ses relations régionales et internationales. Ces réalisations témoignent de l’existence d’un effort gouvernemental réel et d’une volonté de changement ; toutefois, l’observateur extérieur peine encore à percevoir un impact structurel profond de ces politiques dans la vie quotidienne des citoyens.

Par ailleurs, une part importante des engagements contenus dans le programme électoral du président demeure en attente, en particulier ceux relatifs à la réforme profonde de l’administration publique, à la justice sociale globale, à l’amélioration de la qualité de l’enseignement, à la réforme du système de santé et à la création d’emplois larges et durables pour les jeunes. Aujourd’hui, le citoyen mauritanien aspire à aller au-delà des projets ponctuels et des programmes partiels ; il aspire à une transformation structurelle réelle touchant le cœur de l’État et son mode de gestion, capable d’opérer un saut qualitatif dans la relation entre le citoyen et l’administration, dans le niveau des services publics et dans l’équité de la répartition des richesses et des opportunités.

Ainsi, le gouvernement mauritanien se trouve aujourd’hui entre l’ambition de la volonté et les défis de la gestion : une volonté politique déclarée, un discours réformateur ambitieux et une vision théorique claire, face à une réalité administrative complexe, une structure institutionnelle alourdie par le lourd héritage de l’accumulation de la corruption et des difficultés d’exécution limitant la rapidité et la profondeur de la transformation. Entre ces deux niveaux se joue la véritable bataille de la réforme, non pas comme une bataille de discours, mais comme une bataille d’État et d’institutions.

La réussite du projet réformateur ne se mesure ni à la beauté des discours ni à l’abondance des déclarations, mais à la capacité de l’État à transformer la volonté politique en politiques publiques efficaces, en une administration qui sert le citoyen au lieu de s’en servir, et en réalisations concrètes que le citoyen ressent dans son alimentation, son eau à boire, son logement, sa santé, son éducation, son revenu et sa dignité. En définitive, le véritable enjeu reste la construction d’un État administré avec une mentalité institutionnelle, gouverné par la logique du service public et non par celle des intérêts personnels, du clientélisme et du favoritisme, où la crédibilité de l’action se mesure à l’aune de la réalité plutôt qu’à l’éloquence du discours.